S. Joseph une paternité dans la virginité

Domenico Marafioti s.j.
[Traduction par Françoise Matera]

Joseph, le dernier des patriarches

Joseph est le dernier des patriarches, point de passage de l’Ancien au Nouveau Testament. La généalogie du Messie, "fils de David, fils d’Abraham", comme elle nous est racontée par Matthieu, s’achève en par la personne de "Joseph, l’époux de Marie de laquelle est né Jésus appelé Christ "" (Matthieu 1,1.16). Celle qui est retracée par l’Evangile de Luc le met en premier plan : quand à trente ans Jésus se présente pour commencer son ministère public, le peuple savait qu’" il était fils, comme on le pensait, de Joseph" (Luc 3,23).

Jésus est fils de Marie, mais on pensait qu’il était également fils de Joseph, parce que Joseph était l’époux de Marie et a été un père pour Jésus. Dans ces affirmations, il y a tout le mystère de Jésus, fils de David, fils de l’homme et fils de Dieu; et il y a tout le mystère de la vie de Joseph, appelé à collaborer au projet de la rédemption avec Marie mais d’une manière différente.

Pour sauver l’humanité, Dieu, au début, a appelé Abraham et lui a dit: "En toi seront bénis tous les peuples et à ta postérité je donnerai ce pays (Genèse 12,3.7). David qui voulait construire un temple pour que Dieu ait une maison au milieu de son peuple, reçut cette promesse: "Le Seigneur t’établira une maison, et après toi j’élèverai ta postérité et j’affermirai son règne" (2 Samuel 7,11-12).

Ces promesses, conservées dans la foi par le peuple d’Israël pendant des siècles et des millénaires, se réalisent en Jésus par l’entremise de Joseph de Nazareth. Joseph appartenait à la tribu de Juda et à la famille royale de David, même si la grandeur et la richesse d’antan étaient seulement un souvenir, comme l’arrière-plan glorieux de l’arbre généalogique. Désormais sa famille et sa condition était très modeste, il devait travailler pour vivre et était devenu un charpentier habile et apprécié.

Si pour la société c’était un ouvrier honnête mais simple, du côté spirituel il restait toujours le dépositaire de l’espérance d’Abraham et de la parole donnée à David pour le peuple d’Israël et toute l’humanité. En acceptant d’être le père légal et en adoptant Jésus comme son fils, Joseph lui transmet tout le patrimoine spirituel d’Israël et Jésus devient le fils de David, héritier des promesses "faites à Abraham et à sa postérité pour toujours (Luc 1,55; cf. Galates 3,16).

Interprétations diverses

Rappelons comment tout ceci s’est passé et comment Joseph est entré dans le mystère du Christ. Les anciens ont imaginé que Joseph était veuf, désormais âgé, qu’il a été choisi par le grand-prêtre comme époux de Marie, parce que son bâton a miraculeusement fleuri comme la verge de Aaron (cf. Nombres 17,17-24).

Ils voulaient chercher une explication compréhensible à la virginité perpétuelle de Marie et avoir une réponse plausible au problème des "frères" de Jésus (cf. Matthieu 12,46 ; 13,55). On admet facilement qu’un homme âgé demeure chaste et n’ait pas de rapports conjugaux; et étant donné qu’il a eu des enfants d’un précédent mariage, il n’ y a rien d’étrange à ce que ces derniers soient appelés "frères" de Jésus, lui-même étant fils adoptif de Joseph.

Avec ce système, les évangiles apocryphes, en particulier le Protévangile de Jacques et l’Evangile du pseudo-Thomas, ont trouvé une solution à la difficulté de comprendre le mystère de la virginité de Marie et de Joseph. Mais cette reconstruction des faits n’est pas reprise dans les vrais Evangiles et est abandonnée pour cette raison.

Il est possible, en effet, de suivre le récit des évangélistes plus simplement et d’accepter le choix extraordinaire de la virginité de Marie et Joseph. Ils ont fait un choix exceptionnel, parce qu’ils sont entrés en contact avec l’événement le plus extraordinaire de l’histoire : l’incarnation du Verbe, où Dieu se fait homme pour diviniser l’homme et l’introduire dans la vie de Dieu. Déjà Saint Ambroise invitait à ne pas rester lié au cours normal des choses humaines quand on parle de Jésus, Marie et Joseph et donc ne pas chercher le cours de la nature où tout se passe au-delà de la nature, parce qu’il s’agit de l’œuvre du Créateur de la nature.

Jésus, qui a proposé la virginité pour le Règne et l’a vécue pour montrer comment on vit dans l’éternité, pouvait bien susciter le même désir chez ses proches, Marie et Joseph. En réalité celui-ci a compris la grande tradition chrétienne et ceci se comprend clairement en lisant les évangiles avec les yeux de la foi. Mais la grandeur de Joseph ne se résume pas à ceci.

C’est un véritable itinéraire spirituel de foi, où les projets normaux d’un jeune rencontrent le dessein de Dieu et la volonté divine acquise fait changer les choix de vie pour accueillir et suivre la vocation reçue. Ainsi, Joseph est invité à une conversion progressive pour entrer dans le projet que Dieu a pour lui. Au cours de ce voyage intérieur, il accepte de passer du désir de se marier et fonder une famille au choix de la virginité aux côtés de Marie; et à passer, quand Marie devient mère de Jésus, de la virginité à la paternité spirituelle, pour récupérer dans ce nouveau type de paternité tous les éléments familiaux et sociaux d’une paternité humaine normale, en réalisant sa personne dans l’amour.

Mariage de la vierge Marie avec Saint Joseph

Les fiançailles avec Marie

Suivons le récit des évangiles. Luc dit que l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu à vers une vierge fiancée à un homme nommé Joseph, de la maison de David (Luc 1,27); l’évangéliste Matthieu confirme cette thèse en disant que Marie était " l’épouse promise à Joseph " (Matthieu 1,18).

Les choses ont dû se passer très simplement: nous sommes à Nazareth, Joseph est désormais devenu un homme et comme tous les jeunes de son âge, il veut fonder une famille. Parmi toutes les jeunes filles du village, l’une d’entre elles l’attire particulièrement pour sa beauté et son sérieux, Marie. Il la demande en mariage à son père ou à son tuteur (l’évangile ne précise pas si son père est vivant), il obtient son accord, peut-être commence à payer la dot comme c’était l’usage dans beaucoup d’endroits et attend de pouvoir la conduire chez lui après une année de fiançailles pour commencer la vie conjugale.

Il est probable que Marie connaissait Joseph parce que Nazareth était un petit village et il n’était pas difficile d’avoir des informations les uns sur les autres; elle devait elle aussi être d’accord pour les fiançailles car elle savait que Joseph était un garçon sérieux et travailleur. Pendant l’année d’attente et de préparation, les fiancés pouvaient se fréquenter pour mieux se connaître et s’aimer car les parents n’auraient pas mariés les jeunes gens s’ils ne s’entendaient pas.

Au cours de ces rencontres, Joseph découvre le monde intérieur de Marie et elle aussi fait connaissance avec la profondeur spirituelle de Joseph. Lui, déjà, devait être un contemplateur. L’évangile nous présente sa vie plongée dans le silence; on ne rapporte pas ses paroles mais les faits qui le concernent. Probablement cet amour pour le silence n’est pas né à l’improviste mais il a été cultivé depuis longtemps. Le silence est signe d’intériorité, d’attention aux sentiments profonds, aux valeurs spirituelles et à la prière.

Il est normal que Joseph, quand il rencontrait Marie, parlait non seulement de la famille qu’ils auraient construit ensemble mais encore des valeurs spirituelles auxquelles il croyait et des choses auxquelles il tenait. Ainsi, plus d’une fois le sujet de leurs conversations était l’espérance d’Israël, les textes de l’Ecriture Sainte qu’ils écoutaient dans la synagogue et la suprématie de Dieu. Et Marie qui était déjà "pleine de grâce" (Luc 1,28), de quoi pouvait-elle parler sinon de ses désirs spirituels et de sa compréhension du mystère de Dieu?

En réalité nous ne pouvons pas savoir à quel point était arrivée la connaissance de Marie sur le mystère du monde, de l’histoire, du cœur humain, de la mission du peuple d’Israël, d’elle-même et de Dieu. L’intelligence humaine est ralentie et appesantie sous le poids du péché; mais comment une intelligence exempte du péché originel et capable de distinguer immédiatement la vérité de l’erreur, pouvait-elle pénétrer et comprendre les problèmes, les événements, l’Ecriture et le destin de l’humanité ? Cela dépasse notre imagination parce que nous n’avons aucune expérience du fonctionnement d’un esprit humain exempt du péché.

Le choix de la virginité

Certainement Marie devait avoir totalement compris l’importance du rapport de l’alliance entre Dieu et Israël et le sens d’appartenance exclusive à Lui. Combien de fois aura-t-elle médité sur le premier commandement: "Je suis le Seigneur ton Dieu: tu n’auras point d’autres dieux devant ma face" (Exode 20,2). Un seul Dieu, l’Eternel, et moi face à lui! Elle était habituée à réfléchir sur toutes les choses "en les repassant dans son cœur" (Luc 2,19.51).

Souvent elle se sera arrêtée pour approfondir le Shemà Israël, la profession de foi de son peuple basée sur la reformulation du premier commandement opérée par le livre du Deutéronome: "Ecoute, Israël : le Seigneur est notre Dieu, et c’est ton seul Dieu. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces " (Deutéronome 6,4-5). Ces paroles auront résonné profondément dans son cœur et, devant la grandeur de Dieu, elle aura senti la beauté du don total de soi dans l’amour.

Les époux Beltrame-Quattrocchi, proclamés Bienheureux par Jean Paul II en 2001.

Si au temps de la Révolution française, une femme ordinaire comme Sainte Jeanne –Antide Thouret a pu percevoir l’absolu de Dieu jusqu’ à choisir comme devise de vie : " Dieu seul!", pourquoi Marie de Nazareth ne l’aurait-elle-pas perçu elle aussi au début de l’ère chrétienne? Pourquoi Marie aurait-elle dû raisonner comme toutes les autres filles d’Israël qui désiraient se marier et avoir des enfants et au contraire ne pouvait-elle pas mettre Dieu avant et au-dessus de tout, même au-dessus du mariage?

Au plus profond de sa connaissance spirituelle, elle aura compris que Dieu était l’unique bien de sa vie présente et future et que cela valait la peine de tout laisser pour lui pour pouvoir l’aimer avec pureté, dans la virginité et dans l’exclusivité d’un don total. Telle était sa pensée secrète même si elle ne savait pas comment elle aurait pu la réaliser. Probablement Marie, dans ses rencontres avec Joseph, aura commencé à parler de la beauté de la famille, de l’amour réciproque, du projet de Dieu pour les hommes, le peuple d’Israël et l’humanité entière et quelle n’a pas été sa surprise en découvrant une surprenante syntonie entre ses pensées et le monde intérieur de Joseph !

Finalement elle avait trouvé la personne avec qui elle pouvait parler de ses pensées les plus intimes en étant certaine d’être comprise. A chaque rencontre, leur connaissance s’étendait, ce qu’ils partageaient augmentait, les discours spirituels devenaient toujours plus précis et approfondis et la présence de Dieu se diffusait dans leur cœur. Leur amour grandissait aussi, enveloppé par la prière; ils commençaient à goûter la beauté de parler de Dieu et avec Dieu et cette douceur les attirait et les unissait toujours davantage.

Jusqu’au jour où Marie, non sans une certaine hésitation, s’arma de courage et dit à Joseph: "Comme c’est beau d’être ensemble et de parler de Dieu! Pourquoi, au lieu de nous unir comme mari et femme, nous ne restons pas ensemble dans la virginité, pour consacrer complètement notre âme et notre corps à Dieu, en passant notre vie dans la prière, dans la réflexion sur l’Ecriture , au service du prochain et à nous aimer l’un et l’autre dans l’unique amour de Dieu ?". A la fin elle aura baissé les yeux dans une attente trépidante parce qu’elle se rendait compte de ce qu’elle avait demandé. Mais quelle ne fut pas son heureuse surprise quand elle entendit Joseph lui répondre: "Oui, Marie, c’est beau d’aimer Dieu et de nous aimer en Dieu ! Faisons ainsi notre mariage, restons vierges pour aimer dans la pureté Dieu et les autres".

Ce ne sont peut-être pas les mots exacts, mais c’est de cette manière que la décision de vivre dans la virginité aura mûri chez Marie et Joseph. Voici la première conversion de Joseph : du désir du mariage au choix de la virginité.

Un choix improbable?

Nombreux seront ceux qui diront que ce mariage virginal était impossible pour une jeune fille juive et encore moins pour un garçon. Certainement, la virginité n’était pas une valeur dans le monde hébreu, comme çà ne l’est pas non plus dans le monde d’aujourd’hui. Mais si elle avait une valeur pour les hommes et les femmes ordinaires, elle devait aussi en avoir pour Marie et Joseph? Devaient-ils aussi obligatoirement se comporter comme tous les autres ? Et devaient-ils aussi suivre les habitudes normales comme cas particulier d’une loi sociologique générale ?

Et pourquoi deux personnes ne peuvent-elles pas avoir un projet de vie personnelle différent des autres? En réalité, cette manière de raisonner tend à rabaisser Marie et Joseph au niveau de la commune médiocrité humaine. Eux deux, cependant, constituent un couple exceptionnel parce que Marie est une personne exceptionnelle. C’est une jeune fille juive normale comme tant d’autres mais elle est la seule qui a été choisie pour être la mère du Messie et conçue pour cela sans péché originel.

En plénitude de grâce et avec l’aide de la grâce, elle pouvait penser à un projet de vie différent de celui des autres jeunes filles et Joseph pouvait comprendre la beauté de ce projet. Tellement d’hommes, au cours des siècles chrétiens, ont pu reconnaître, choisir et vivre le charisme de la virginité. Pourquoi Joseph n’aurait-il pas été capable de l’apprécier? Surtout qu’à le lui proposer et à lui en faire comprendre la valeur, c’était une personne comme Marie!

Si Maria Beltrame-Quattrocchi a réussi à convaincre son mari Luigi, après avoir eu quatre enfants, de commencer une vie commune dans la totale chasteté, est-il possible que les arguments et les motifs aient manqué à Marie de Nazareth pour convaincre son fiancé? Plutôt, l’acceptation de sa proposition est le signe de la sensibilité religieuse de Joseph et du progrès spirituel qu’il a accompli au cours de ses rencontres et conversations avec Marie. Dans leur vie allait se réaliser l’événement le plus extraordinaire depuis le début du monde.

C’est pourquoi ce n’est pas absurde que ce couple ait fait le choix d’une vie extraordinaire. Marie et Joseph ont été transférés de l’ordre de la création à l’ordre de l’Incarnation du Verbe. Tant de choses sont nouvelles et insolites dans leur vie, parce qu’ils doivent réaliser la nouveauté absolue de cet événement. On pourrait répliquer que cette façon de raisonner est inexacte et qu’il n’est pas juste de prendre comme exemple les comportements de Sainte Jeanne-Antide et des bienheureux Maria et Luigi Beltrame-Quattrocchi pour comprendre ce qui s’est passé entre Marie et Joseph, parce que ce serait attribuer à la culture juive ce qui appartient à la vie religieuse chrétienne successive.

Par contre, c’est l’inverse qui est vrai : les saints ont pu faire ce qu’ils ont fait parce qu’ils ont vu faire Marie, Joseph et les apôtres, qui ont été les premiers à entrer en contat avec Dieu. En fait, il ne s’agit pas de culture, mais de rencontre personnelle avec le Christ dans la foi. Et si des hommes et des femmes ordinaires ont pu comprendre certaines valeurs et faire certains choix à l’époque chrétienne, pourquoi les premières personnes qui ont accueilli Jésus dans leur vie n’auraient pas pu faire la même chose?

La force attractive du Christ était déjà présente et opérante: c’est pourquoi Marie est née sans péché originel, en prévision des Mérites du Christ. Cette même force a pu attirer Marie et Joseph vers la virginité. Au lieu de parler d’impossibilité, il vaudrait mieux parler de réalité de l’Evangile, parce qu’ une lecture honnête du texte sacré offre des éléments suffisants pour confirmer le choix virginal de Marie, partagé par Joseph.


Deuxième partie

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