Rosario Livatino
Juge et “Martyr de la justice”

Emilio Andreoli
Traduit par Françoise Matera

Juge "super partes" - Des Ecrits - Les propos de l’Evêque d’Agrigente

Un martyr de la justice et, indirectement, aussi de la foi... ", ainsi s’exprima sur le juge Rosario Livatino le Pape Giovanni Paolo II, quand il prononça son anathème contre la mafia à Agrigente, le 9 mai 1993: "Dieu a dit autrefois: 'Tu ne tueras point'. Aucun homme, aucune association humaine, aucune mafia ne peut changer ou piétiner ce droit très saint de Dieu". Au nom du Christ [...], je m’adresse aux responsables : convertissez-vous ! Un jour viendra où Dieu vous jugera!".

Rosario Livatino à 3 ans et dans la pleine maturité:
Un regard d’une limpidité inaltérée, reflet d’une âme constamment unie au Seigneur, nourrie par Sa Parole.

Le même discours a été repris par le Pape Benoît XVI au cours de sa visite pastorale à Palerme le dimanche 3 octobre 2010: "On doit avoir honte du mal, de ce qui offense Dieu et l'homme, on doit avoir honte du mal qui blesse la communauté civile et religieuse avec des actions qui n'aiment pas être mises en lumière!".

De façon significative, à côté du grand autel prédisposé pour la Messe du Pape, on avait placé des photographies géantes de deux victimes de la violence mafieuse: le prêtre Pino Puglisi et le juge Rosario Livatino.

Le jeune magistrat Rosario Livatino est né à Canicatti (Agrigente) le 3 octobre 1952 et est resté un inconnu jusqu’au 21 septembre 1990 jour où il fut assassiné pendant le trajet qu’il faisait chaque jour, sans escorte, pour se rendre au tribunal d’Agrigente, par quatre sicaires appartenant à cette organisation mafieuse connue sous le nom de "Cosa Nostra". Il allait avoir 38 ans.

Une vie caractérisée par une sérieuse préparation du point de vue juridique et imprégnée d’une forte charge spirituelle. Livatino était un jeune magistrat qui, avant d’émettre un jugement, se retirait à l’écart pour prier afin de ne pas se tromper. Sa foi lui avait été transmise par ses parents, l’avocat Vincenzo et Rosalia Corbo, une femme pieuse et humble.

Une famille chrétienne praticante. Après avoir été un excellent lycéen, il suivit des études universitaires de Jurisprudence. Il obtintt son diplôme en Droit " Laurea " à Palerme avec la note de 110 et les félicitations du jury et fut ensuite l’un des premiers lauréats au concours de magistrat. Il obtint également une seconde " laurea " en Sciences Politiques.

Convaincu qu’un juge devrait être super partes, il ne voulut pas s’unir à des associations et groupes politiques. Déjà, quand il fréquentait le lycée, il s’activait au sein de l’Action Catholique de Canicatti, fondée par Mario Fani et Giovanni Acquaderno et ensuite quand il devint juge, il suivit aussi jour après jour la devise de cette association : " Prière, action et sacrifice ". Il était convaincu que la vraie justice, comme l’affirme à juste titre Manuel Jimenez Bonhomme, peut provenir uniquement de Dieu.

Même Rosario, comme beaucoup de jeunes talentueux, traversa pendant ses études des périodes de doutes et de souffrances intérieures qu’il surmonta grâce à sa foi solide. Sa mère se souvient que dans les moments où elle se sentait fatiguée à cause de ses souffrances, son fils Rosario lui suggérait : "  Maman, pourquoi ne lis-tu pas une page de l’Evangile ? Tu verras que tu en retireras de la force ". En effet, sur son bureau, ne manquaient jamais un Crucifix ni une copie de l’Evangile. Il gardait toujours l’Evangile à portée de la main et aussi dans le bureau de son cabinet de magistrat à Agrigente.

Son sens convaincu du devoir et l’amour pour le prochain le conduisaient à travailler inlassablement : il faut se rappeler qu’une année, le 15 août, il voulut se rendre au Parquet d’Agrigente pour signer un ordre de libération et ainsi ne pas retarder, même d’un jour, la libération d’un détenu.

Rosario Livatino proclamé docteur en jurisprudence. Palerme, 1975.

Quelques analogies entre la vie de Rosario Livatino et celle d’un autre laïc au fort engagement chrétien : S. Joseph Moscati : tous les deux choisirent de ne pas se marier, Moscati pour se consacrer totalement à Dieu suite à un vœu de chasteté, prononcé devant l’effigie de la Madone du Bon Conseil dans l’Eglise des sacramentine de Naples, tandis que le juge Livatino décida de rester célibataire parce qu’il présageait sa mort imminente et ne voulait pas laisser sur terre une veuve avec des enfants.

En plus de ce choix, comme on vit Giuseppe Moscati mettre en cachette – pensant qu’on ne le voyait pas- de généreuses offrandes dans les troncs du Sanctuaire de Pompéi, de la même manière le juge Livatino, chaque mois, subvenait aux besoins de nombreuses personnes indigentes sans que personne ne le sache.

En outre il y a un autre élément qui n’est pas du tout négligeable. La présence assidue à l’église : Moscati se rendait tous les jours à l’église du Gesù Nuovo ou bien à santa Chiara pour participer à la Sainte Messe. De la même manière, Rosario Livatino, chaque jour avant de commencer son travail, se recueillait en prière dans l’église de Saint Joseph, à côté du Tribunal. Mons. Giuseppe Di Marco, vicaire diocésain, qui était alors curé de l’église fréquentée par Livatino, se rappelle de ce qui suit : "  Je ne savais pas qui il était, j’avais seulement compris qu’il était magistrat…Il restait un petit moment et puis il s’en allait en silence. Seulement après la tragédie, quand j’ai vu sa photo sur le journal, j’ai compris qui il était ".

Rappelons-nous l’évangile de Matthieu (Mt 6, 1-6) "  Quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père dans le secret ; et ton Père, qui voit ce que tu fais en secret, te revaudra. "

Il est certain que c’est une grande récompense que Rosario Livatino a reçue du Ciel. Il a été assasiné car il était fidèle à son devoir de juge, par amour pour cette Vérité qui a caractérisé la vie de S. Joseph Moscati.

Sa qualité de chrétien authentique se manifeste en toute occasion au cours de son existence brève mais significative : même en voyant une personne de moralité douteuse qui avait été tuée et tandis qu’il assistait à des commentaires quasiment de joie de la part des présents, il s’exprima ainsi : " en présence d’ un mort, un chrétien prie... celui qui n’est pas chrétien doit avoir la pudeur de rester en silence ".Ce témoignage a été fourni par P. Pietro Li Calzi, curé de l’église de S. Domenico dont dépendaient les Livatino, lequel a aussi ajouté que, si d’habitude le jeune juge parlait à voix basse, cette fois-là au contraire il haussa beaucoup le ton.

Vivre dans la droiture et dans la crainte de Dieu, devoir émettre des sentences pour accomplir sa fonction de juge, ne signifie pas oublier le respect pour la dignité de l’homme, même si ce sont des concepts très lointains pour celui qui est arrivé à oublier le respect de soi.

Comment la Mafia pouvait-elle accepter l’existence d’un vrai adepte de l’équité et de la justice, eux vraiment, les " pantins " de cette faction du pouvoir politique connue pour ses propres infamies... ?! Il gênait parce qu’ils s’étaient rendus compte qu’ils ne pouvaient pas le manipuler et en conséquence ils décidèrent qu’il " devait " être éliminé avant qu’il ne cause d’autres ennuis...ou encore- comme c’est l’usage dans l’ "honorable société "- avant qu’il ne pose d’autres obstacles à leurs propres desseins criminels.

Vu sa droiture morale, on savait qu’il était dans une situation à haut risque, c’est pourquoi on voulait lui donner une escorte mais le juge Livatino ne voulut pas l’accepter. Son choix fut dicté parce qu’il ne voulait pas que des "  pères de famille " puissent perdre la vie.

"Le sang des martyrs est une semence de nouveaux chrétiens " (Tertullien) .Rosario Livatino fait partie de ces chrétiens qui ont préféré sacrifier leur propre vie pour rester fidèles au Seigneur. Nous savons bien que même la Magistrature a ses martyrs mais, comme s’est exclamé Jean Paul II à Agrigente, en se référant à l’Evangile, gare à ceux que le " Redde rationem " de Dieu trouvera coupables de crimes envers les justes.

Dura lex sed lex était la locution juridique que Rosario Livatino appliquait également à lui-même, demandant aussi courage au Seigneur dans les moments où l’exercice de sa profession l’exposait à des risques graves.

La grandeur de ce jeune magistrat se manifeste même dans les petites choses de la vie quotidienne. Plusieurs personnes ont fait savoir qu’elles l’avaient vu le samedi faire la queue à la poste avec son père, voulant ainsi être traité comme n’importe quel usager, sans profiter de son " status " pour en tirer de petits privilèges et des faveurs.

Le jour de la mort terrestre de Rosario Livatino a été en réalité le plus néfaste pour ses assassins tandis que pour le jeune juge, il a marqué le commencement de sa vraie vie dans la maison du Père et nous souhaitons vivement que le Seigneur, par l’intermédiaire de la Sainte Eglise, manifeste également sur terre la gloire de ce nouveau martyr de la Foi et de la Justice et nous désirons qu’il soit proclamé protecteur des Magistrats.

Des Ecrits de Rosario Livatino

Le plus haut symbole et le plus grand code juridique est la dictée des dix commandements, le décalogue, dans lequel le législateur, le “faiseur du droit”, est Jhwh, Dieu de la justice et de l’amour.

Rosario Livatino (indiqué par la flèche) au milieu de ses camarades du III Lycée Classique, en 1971.

[…] Immense est la valeur du droit biblique dans le patrimoine de la culture humaine et juridique particulièrement: chaque message juridique qui ne serait pas étroitement lié à des coutumes et nécessités historicisées a dans le droit biblique l’empreinte du signe prémonitoire".

"Opposer les concepts, les réalités, les entités de la foi et du droit peut donner à prime abord l’impression, l’idée d’une antinomie, d’une contradiction théorique absolument inconciliable ; l’une, expression de la corde la plus intime de l’âme humaine, de l’élan émotionnel le plus sincère et le plus profond, de l’adhésion la plus totale et inconditionnée à l’invisible et, au fond, à l’irrationnel ; l’autre au contraire, fruit, le plus exquis, de la rationalité, de la réflexion, de l’élaboration technique glacée et impersonnelle : l’idée donc de deux aspects de la vie humaine totalement autonomes et distincts entre eux. [...] Mais en réalité ce n’est pas comme cela. [...] Le fait que le monde de la foi et le monde du droit doivent s’intéresser utilement et activement l’un à l’autre nous est prouvé par deux témoignages très importants : en effet c’est l’interprétation que nous pouvons donner aux paroles de Paul VI, quand, au début des années ’70, dans son discours tenu devant les participants au Congrès international de droit canonique, organisé par l’Université Catholique de Milan (1973), il mit avec ferveur l’accent sur l’opportunité d’une " théologie du droit qui non seulement approfondirait mais perfectionnerait l’effort déjà amorcé par le Concile ", renforçant ainsi , même sub specie juris, le " sentire cum Ecclesia ".

C’est également le sens des autres propos que nous retrouvons dix ans après, ceux prononcés par le pape actuel Jean Paul II , quand, dans un discours à l’Union des Juristes Catholiques, tenu en 1982, il tint à souligner la nécessité de valoriser tout effort qui vise délibérément "  à la réalisation de l’éthique chrétienne dans la science juridique, dans l’activité législative, judiciaire, administrative, dans toute la vie publique... ".

"La vie est tout un tissu d’idéaux, d’objectifs à atteindre lesquels, purs ou impurs, ont un seul but : la réalisation du bien. Le bien pour nous, pour notre prochain ; et c’est de ces idéaux, de ces buts que dérivent le sens bon et mauvais de la vie. Si l’on examine tout ce qui nous entoure, à travers un processus logique et rationnel, on arrive à une origine commune, à un être d’une nature indéfinissable qui a donné naissance à tout.

Tout l’univers, aussi immense soit-il, s’identifie à cet être. Dieu est comme un pivot autour duquel tourne tout ce qui existe. Tout vient et retourne à Dieu, Dieu est commencement et fin.

"Il serait tout particulièrement indiqué que les juges renoncent à participer à des compétitions électorales en qualité de candidat ou, s’ils pensent que le siège au Parlement leur accorde beaucoup plus de prestige, de pouvoir et d’importance que leur fonction de juge, ils devraient faire un choix irrévocable, en laissant tout définitivement derrière eux et en donnant leurs démissions de l’ordre judiciaire".

"La justice est nécessaire, mais pas suffisante et elle peut et doit être dépassée par la loi de la charité, qui est la loi de l’amour, amour vers son prochain et envers Dieu, mais vers son prochain à l’ image de Dieu, et donc pas reconductible à la simple solidarité humaine".

Stèle funéraire commémorative placée sur le lieu
de l’embuscade du 21 septembre 1990

"Le juge doit non seulement être mais apparaître également indépendant. [...] Il est important qu’il offre de lui-même l’image non pas d’une personne austère ou sévère ou imbue de sa fonction et de son autorité ou encore d’une rigueur morale inaccessible mais d’une personne équilibrée et responsable ; on pourrait ajouter encore, d’une personne compréhensive et humaine, pouvant condamner mais aussi comprendre.

Seulement si le juge détient en soi ces conditions, la société peut accepter qu’il ait sur les autres un aussi grand pouvoir que le sien. L’individu qui demande justice doit pouvoir croire que ses raisons seront écoutées avec attention et sérieux ; que le juge pourra accueillir et prendre en compte, comme si c’étaient les siennes et défendre devant quiconque.

Seulement s’il offre ce type de disponibilité personnelle, le citoyen pourra vaincre son aversion naturelle à devoir raconter ses affaires personnelles à un inconnu ; il pourra ainsi avoir confiance dans le juge et la justice de l’Etat et accepter aussi le risque d’une réponse défavorable. [...] La crédibilité extérieure de la Magistrature dans son ensemble et dans chacune de ses composantes est une valeur essentielle dans un Etat démocratique, aujourd’hui plus qu’hier."

"Le Christ n’a jamais dit qu’il faut par-dessus tout être “justes”, même si en des occasions multiples il a exalté la vertu de la justice. Au contraire il a élevé le commandement de la charité comme règle obligatoire de conduite parce que c’est justement ce saut de qualité qui caractérise le chrétien".

"Le rôle du juge ne peut éviter le cours de l’histoire : aussi bien lui que le service qu’il rend doivent ensemble participer à un processus d’adaptation dont ne peuvent pas se charger seulement les juges : on ne peut pas leur demander de trouver à eux seuls la force pour réaliser cette adaptation.

Dans cette perspective, réformer la justice, de façon subjective et objective, est le devoir non pas de quelques magistrats mais d’un grand nombre d’entre eux : de l’Etat, des collectivités et même de l’opinion publique."

"Récupérer en fait le droit en tant que référence unitaire de la collectivité ne peut être, dans une démocratie moderne, le rôle d’une minorité".

Les propos de l’Evêque d’Agrigente, Mons. Carmelo Ferraro

"Je voudrais réfléchir avec vous sur le " phénomène Livatino ".On dit qu’on a donné le nom du juge Livatino à des écoles, des bibliothèques, des salles de gymnastique, des places et des rues. On dit encore qu’en témoignage de sa vie, on a dédié des écrits, des monographies, des poésies et des dessins. C’est pourquoi nous ne commémorons pas un homme mort. Etrangement cette mort violente porte l’empreinte du Crucifié Seigneur de l’histoire, à savoir l’empreinte d’une force qui arrive même à ébranler la mort...

La question que je me pose est la suivante : pourquoi tant d’attention dans le monde des jeunes pour Rosario Livatino ? Pour quelle raison ? Nous vivons dans une société qui exalte l’esprit faible, la morale faible et le conformisme ; faire ce que font les autres, s’habiller comme disent les autres... Nous vivons dans une société qui exalte l’extériorité de l’homme et le soin de son image. La foi est également faible ; les projets éducatifs sont faibles. Et pourtant, étrangement, les jeunes trouvent une réponse en Rosario Livatino.

[...] A l’homme on peut mentir mais pas pendant longtemps. L’exemple de Rosario Livatino est illuminant et nous permet de comprendre comment on peut faire un discours sérieux à l’homme."


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