La Vierge Marie,
Mère de Dieu et notre Mère - IV

Corédemptrice

Jean Galot s.j. - [Traduction par Françoise Matera]

Une terminologie spécifique

Pour exprimer la coopération de Marie à l’œuvre rédemptrice, un terme spécifique est souvent utilisé : Marie est appelée Corédemptrice. Mais depuis longtemps et encore dernièrement la valeur de ce terme a été contestée.

Certains le rejettent et le concile Vatican II ne l’a pas utilisé. Nous devons cependant reconnaître que ce titre en lui-même exprime simplement la coopération à la rédemption.

La première utilisation de ce terme est assez récente : elle remonte à un hymne du XVe siècle où est précisée la signification du terme : Marie est devenue corédemptrice parce qu’ « elle a souffert avec le Rédempteur ». Avant cette période, Marie avait été appelée Rédemptrice car, étant la mère du Rédempteur, elle avait eu un rôle important dans l’œuvre de rédemption.

"La participation de Marie à l'oeuvre du salut avait été reconnue dans le fait même de sa maternité".

Cette terminologie avait l’inconvénient de ne pas faire une assez grande distinction entre l’œuvre accomplie par le Christ et la contribution personnelle de Marie. De ce point de vue, le titre « Corédemptrice »était un progrès parce qu’il tentait de préciser l’action personnelle de Marie, en soulignant qu’il s’agissait d’une coopération, associée et différente de celle du Rédempteur.

L’apparition du titre Corédemptrice n’était pas seulement un progrès de la terminologie. C’était aussi le fruit d’un développement doctrinal. Pendant longtemps, la participation de Marie à l’œuvre du salut avait été essentiellement reconnue dans sa maternité. Elle était la mère qui avait donné son propre Fils comme Sauveur. La contribution de Marie consistait donc dans le don qu’elle avait fait à l’humanité d’un Rédempteur. Une contribution beaucoup plus importante lui a été reconnue au Moyen-âge quand certains théologiens ont affirmé sa coopération au sacrifice rédempteur de son Fils.

Le premier à avoir fait cette affirmation a été un moine byzantin du dixième siècle, Jean le Géomètre, auteur d’une "Vie de Marie". Dans cet ouvrage, il a voulu mettre en évidence la parfaite collaboration qui existait entre Marie et le Christ. En faisant allusion à la Passion, il écrit: "Quand il fut trahi, jugé et dans les souffrances, non seulement elle était présente partout avec lui mais surtout à ce moment-là elle s’unissait à lui de la manière la plus profonde et elle souffrait avec lui".

L’association n’est pas seulement le résultat de la solidarité qui unit une mère à son fils. Elle provient d’un amour surnaturel surnaturel né de la grâce, grâce qui a procuré à Marie une force supérieure dans la compassion.

Son engagement dans la compassion avait une raison plus fondamentale : dans le plan divin du salut, un rôle avait été attribué à la mère de Jésus. Marie était destinée à partager la souveraineté et la puissance du Christ sur l’humanité. Sa coopération à la Passion devait être vue dans la perspective de sa participation au triomphe du Sauveuret de sa collaboration future au développement de la vie chrétienne dans le monde.

Ainsi Jean le Géomètre soutient la participation de Marie aux souffrances du calvaire comme une collaboration à l’œuvre du salut. Il considère que cette collaboration est voulue par le Christ ; à cette volonté, Marie a répondu en « donnant son Fils », elle l’a offert en sacrifice. L’accent est mis sur l’intention rédemptrice : Marie a souffert « pour nous », et cette souffrance a été le point culminant de « tout ce qu’elle a fait pour nous durant toute sa vie ».

Les souffrances de Marie sont conçues sur le modèle des souffrances du Rédempteur, mais le Christ reste au centre de l’œuvre rédemptrice. Jésus a enduré de grandes douleurs pour nous ; Marie a enduré de grandes douleurs pour lui et pour nous. Jésus s’est donné en rachat et a aussi donné sa mère en rachat.Jésus est mort pour nous, Marie a eu l’équivalent de cette mort. Son geste maternel de donner son Fils est comparé au geste du Père qui abandonne le Christ à la croix. La participation de Marie est donc définie par une étroite analogie avec l’œuvre salvifique du Christ.

En Orient, la doctrine de Jean le Géomètre sur la corédemption est restée assez isolée. En Occident, Saint Bernard (+ 1153) a été le premier à affirmer la coopération de Marie au sacrifice, tout en se limitant à commenter l’épisode évangélique de la présentation de Jésus au temple : offre ton Fils, très sainte Vierge; et présente au Seigneur le fruit de tes entrailles. Pour notre réconciliation à tous "offre l’hostie sainte, agréable à Dieu. Dieu le Père a accepté pleinement l’oblation nouvelle et l’hostie très précieuse".

Un disciple et ami de Saint Bernard, Arnaud de Chartres (après + 1156) met plus directement en lumière la coopération de Marie au sacrifice de la croix ; on l’a appelé pour cette raison le premier protagoniste de la Corédemption mariale. Dans la croix, il distingue « deux autels, l’un dans le cœur de Marie, l’autre dans le corps du Christ.Le Christ immolait sa chair, Marie son âme". Marie aurait désiré mourir avec son Fils, mais la mort sur la croix était le privilège du Grand Prêtre, dignité que le Christ ne pouvait partager avec personne.

"Cependant, cette affection maternelle coopérait, au plus haut niveau et à sa manière, à rendre Dieu propice, étant donné que la charité du Christ rapportait au Père ses propres vœux et ceux de sa mère, et ce que la mère demandait , le Fils l’approuvait, le Père le donnait".

L’offrande maternelle est donc efficace:« Marie s’immole spirituellement avec le Christ et l’implore pour le salut du monde, le Fils l’obtient, le Père pardonne. L’affection de sa mère touchait Jésus et il n’y avait plus qu’une seule volonté du Christ et de Marie et tous deux offraient ensemble à Dieu un seul holocauste : elle dans le sang de son cœur, lui dans le sang de sa chair ». Marie "obtient avec le Christ un effet commun pour le salut du monde".

Arnaud veut souligner la distinction entre l’offrande du Christ et celle de Marie, pour montrer la valeur de l’offrande maternelle qui coopérait pleinement, avec son caractère propre, à la valeur et au but du sacrifice. D’autre part, l’unité du sacrifice est également mise en lumière: «un seul holocauste», avec la même offrande pour le Fils et la mère.

Parmi les autres auteurs qui ont suivi cette voie d’ouverture à la Corédemption, nous pouvons citer Richard de Saint-Laurent (+ peu après 1245) qui affirme non seulement l’action du Père qui reçoit l’offrande de Marie mais surtout la volonté du Père qu’une femme soit associée à son Fils dans l’œuvre rédemptrice et soumise à toutes les douleurs du supplice de la croix. « c’est ainsi que cette femme a coopéré au salut du monde". La corédemption existe avant tout dans le plan divin du Père.

Divers engagements de la coopération

La première coopération de Marie à l’œuvre du salut a eu lieu dans sa participation au mystère de l’Incarnation. Le message de l’ange ne consiste pas seulement en l’annonce d’une naissance, comme un don gratuit qui est donné tout à coup par le ciel mais comme une proposition de maternité qui requiert l’acquiescement de la femme choisie comme mère.

Marie n’avait pas été informée à ce moment-là de l’œuvre rédemptrice et de son aspect douloureux. L’ange s’est limité à qualifier l’enfant à naître de roi destiné à régner pour toujours sur le peuple élu. Marie pouvait reconnaître en cette figure le roi messianique qu’Israël attendait pleine d’espérance.Selon le projet divin que l’ange révélait, Marie était invitée à devenir la mère de ce futur roi, permettant ainsi l’accomplissement de la venue du Messie au milieu de son peuple.

L’objet de l’acquiescement requis par l’ange était donc une maternité destinée à faire entrer le Messie dans le monde. L’ange annonçait la grandeur de ce Messie, le nom "Jésus" (« Dieu sauve ») que Marie devait lui donner, sa montée sur le trône de David, avec la certitude qu’il aurait toujours régné, sans fin, « sur la maison de Jacob », c'est-à-dire sur le peuple judaïque. Marie était invitée à coopérer à ce projet mais seulement en acceptant la maternité proposée. Sa coopération à l’introduction du roi dans ses fonctions messianiques ne lui était pas demandée.

"En présentant Jésus au temple, Marie entend la voix inspirée de Siméon qui reconnaît dans l'enfant la lumière destinée à "illuminer les peuples".

Comme l’ange n’avait pas fait allusion à l’aspect douloureux du destin messianique, le problème de sa coopération au sacrifice de la croix n’avait pas été affronté. Le consentement requis concernait simplement le devoir maternel avec tout ce qu’inclut la maternité. En acceptant le projet, Marie s’engageait à vivre en fonction du projet divin, mystérieux, qui devait se réaliser dans cette maternité. Son "oui"était valable pour toutes les circonstances futures du projet.

Donner un Sauveur à l’humanité est déjà en soi une coopération importante à l’œuvre rédemptrice mais pour prendre toute sa signification, cette coopération devait dépasser le simple don d’un Sauveur et collaborer également à l’œuvre même de ce Sauveur. Plus précisément, Marie est appelée Corédemptrice quand on a reconnu qu’elle s’est engagée dans le sacrifice de la rédemption et qu’elle a uni son offrande maternelle à l’offrande de Son Fils sur la croix.

Au moment de l’Annonciation, l’ange n’avait pas annoncé le futur drame de la croix ; Marie avait donné son accord au projet divin de maternité sans être mise au courant de cette grande épreuve. Mais quarante jours après la naissance de Jésus, la mère qui vivait dans la joie grâce à la présence de l’enfant, a reçu une lumière nouvelle sur un futur douloureux.

En présentant Jésus au temple pour racheter son Fils selon l’usage de la loi, Marie entend la voix inspirée de Siméon qui reconnaît dans l’enfant la lumière destinée à "illuminer les peuples" et la "gloire du peuple":ainsi la mère a la confirmation de sa foi, renouvelée dans l’immense espérance placée en Jésus. Mais elle écoute avec une grande anxiété la prophétie qui lui est adressée : le Fils sera l’objet de contradictions, d’hostilité, "et même une épée transpercera ton âme "(Luc 2, 35).

Quand, peu après, Marie fait le geste de l’offrande, elle comprend l’intention divine qui guide cette offrande et la prépare à une épreuve très douloureuse. Elle offre cependant son Fils avec une générosité totale. En vertu de la prophétie et de l’offrande, toute la vie maternelle de Marie a été marquée par une orientation vers un mystérieux sacrifice. Cette orientation a été imposée par la volonté du Père qui désirait une Corédemptrice, à côté de son Fils Rédempteur et qui associait une femme à l’offrande du sacrifice.

Cette participation de Marie à l’offrande rédemptrice a été confirmée dans l’épisode de de Jésus retrouvé au temple à l’âge de douze ans. C’est l’âge où Jésus entre dans l’adolescence, préparation de l’âge adulte. Il prend une décision inattendue,pour attirer l’attention sur sa mission. Il reste à Jérusalem, dans le temple, après les fêtes de Pâques, sans communiquer ses intentions à Joseph et à Marie. Ces derniers commencent leur voyage de retour vers la Galilée et le soir du premier jour, ils s’aperçoivent de l’absence de Jésus. Ce fut une découverte qui les remplit d’angoisse.

Jésus aurait pu éviter cette douleur à Joseph et Marie. Mais par cette épreuve, il a voulu les introduire au sacrifice rédempteur. L’épreuve a duré trois jours ; ; le troisième jour, Joseph et Marie retrouvent Jésus dans le temple. Cet intervalle de trois jours, suivi de la joie de retrouver Jésus, annonce les trois jours du drame pascal, de la mort à la résurrection du Christ. . Jésus a fait vivre à l’avance à Marie le drame de la Passion.

Quand elle retrouve son Fils, Marie ne lui fait aucun reproche mais elle lui demande une explication et lui fait comprendre l’intensité de sa douleur: "Fils, pourquoi nous as-tu fait cela ? voici, ton père et moi, angoissés, qui te cherchons". Jésus répond en leur faisant remarquer que maintenant ils ne le cherchent plus vu qu’ils l’ont trouvé : « Pourquoi me cherchiez-vous ? ». et il leur demande de réfléchir sur le motif pour lequel il est resté dans le temple: "Vous ne saviez pas que je dois être dans la maison de mon Père"

En disant : « je dois être », Jésus affirme une nécessité. La traduction plus exacte est : « Il est nécessaire que je sois dans la maison de mon Père ». Joseph et Marie n’ont pas compris parce que Marie avait dit : « Ton père », en parlant de Joseph, tandis que Jésus, en disant « mon Père , se référait au Père céleste. En méditant dans son cœur les paroles de Jésus, Marie a pu comprendre la référence au temple, maison du Père.

Valeur de la Corédemption

Les deux épisodes de la présentation de Jésus au temple et de son séjour de trois jours dans le temple à l’âge de douze ans, ont fait prendre conscience à Marie de sa mission de Corédemptrice. Ils ont orienté toute sa vie de mère vers la participation à l’offrande du sacrifice.

Ces épisodes ont contribué à révéler le dessein divin. Beaucoup répugnent à reconnaître que Dieu ait pu vouloir la souffrance pour l’existence humaine. Mais c’est le Père lui-même qui a envoyé son Fils sur terre pour l’offrande du sacrifice. Il a voulu aussi y associer une femme, la mère de Jésus et il a montré cette volonté bien avant le drame de la croix.

La présence de Marie dans ce drame ne fut pas ni secondaire ni le fait du hasard. Elle avait été prévue par la toute puissance divine : la Corédemption est avant tout une invention divine. Le Père, qui dans la création avait distingué et uni les sexes, en créant l’homme et la femme, a voulu que tous deux participent à l’œuvre du salut.

A la lumière de la Corédemption, un autre aspect du drame apparaît. De la lecture du récit évangélique, nous pouvons suivre le déroulement des événements qui ont eu comme conclusion la condamnation de Jésus et le supplice qui lui a été infligé. Après l’arrestation, il y a eu une confrontation entre Jésus et Anne, le beau-père de Caïphe, pour un contact préliminaire avec les autorités. Puis il y eu le vrai procès devant le Synèdre et le Grand Prêtre, avec le rejet des accusations portées par les témoins, accusations jugées nulles car contradictoires.

Seul Jésus sauve le procès, en procurant un motif de condamnation quand il répond affirmativement à la question sur son identité et se présente comme le Christ, le Fils de Dieu. Le procès religieux se termine par sa condamnation à mort. Dans le procès civil, Pilate tente d’acquitter Jésus car manifestement innocent mais finalement il le condamne au supplice de la croix.

Ces faits, avec les détails qui aggravent leur importance, constituent la preuve de la méchanceté et de l’injustice des adversaires, preuve que Jésus a dû porter jusqu’à sa mort sur la croix.

Mais la présence de Marie a apporté un complément de douleur maternelle indissolublement unie à la souffrance du Rédempteur. Sa mère a vécu personnellement tout le déroulement du drame. Elle était venue de Nazareth à Jérusalem pour les fêtes de Pâques et elle a donc pu participer aux événements qui se sont terminés par la crucifixion.

Au cours du procès devant Pilate, elle a entendu la foule qui préférait Barabbas à Jésus et qui demandait pour l’accusé la condamnation au supplice de la croix. Comme personne d’autre, Marie a vécu profondément ce drame.

Elle a eu, sur le calvaire, une compassion maternelle qui exprimait un aspect très important du sacrifice. Il ne manquait rien à Jésus pour l’offrande sacerdotale de ce sacrifice. Mais cette offrande devait monter vers le Père avec l’offrande maternelle de Marie pour mieux représenter l’imploration de toute l’humanité.

La CorédemptionCorédemption ne remet pas en question la parfaite suffisance de l’œuvre rédemptrice accomplie par le Christ parce que Marie elle-même reçoit du Christ toute la grâce qu’elle possède et elle est introduite dans la voie de la coopération par la force spirituelle du Rédempteur. Mais la Corédemptrice apporte une coopération qui sert de modèle à la coopération que le Rédempteur demande à l’humanité pour le salut du monde.

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