Voyage en Angleterre
de saint Joseph Moscati:
Edimbourg et Londres

Antonio Tripodoro s.j.
Traduction par Suzanne Crête

Le voyage que Moscati fit en Angleterre et en France peut se situer entre la deuxième moitié de juillet et les premiers jours d’août 1923. Ce voyage, au-delà de son compte-rendu, est un événement important, même aujourd’hui, pour nous faire connaître les goûts et la personnalité du saint, sa manière d’être et ses opinions.

Son biographe accorde une grande importance à ce voyage et obtient plusieurs informations de son journal qui a été sauvegardé pour nous et de ses nombreuses lettres envoyées à sa parenté. Jamais Moscati n’a écrit tant de lettres en une seule occasion et jamais, comme dans ses lettres et dans son journal, n’est-il aussi libre, spontané, plein d’esprit et humoristique, mais aussi pensif, conscient de ses responsabilités comme directeur d’hôpital et concerné pour les malades et les personnes souffrantes.

Église gothique de Saint-Gilles - Edimbourg

Vous pouvez percevoir chez cet homme, grandement respecté pour sa science et sa sainteté, tant de particularités, façons et sens qui le rendent très attirant, adorable et joyeux. Même son style est vivant, strict et agréable, joint à un contenu qui est plein de littérature, de références artistiques, de cultures variées et de profonde humanité.

La raison du voyage a été très bien décrite par le docteur Enrico Sica : " Le Serviteur de Dieu a eu quelquefois des légères maladies. Je me souviens qu'à deux reprises il a été malade pour une longue période. En 1923, il a eu quelques problèmes avec sa vue que les médecins n’ont pu expliquer et ce fait était inquiétant. Il ne prenait pas beaucoup soin de lui mais sa seule préoccupation était d'être contraint à limiter ou arrêter son travail.

Après quelques mois d’inutiles traitements, et invité par le docteur Bottazzi à participer à une réunion scientifique à Edimbourg, il suivit les conseils de sa parenté qui lui suggérait d’y aller pour se reposer et se distraire.

Pendant qu’il était là, il écrivit à sa parenté au sujet de sa santé et il exprima le désir de se rétablir parce qu’il devait travailler à la vigne du Seigneur.

C’est ce que Moscati lui-même écrivait dans son journal à cette occasion. C’est un journal riche en remarques sérieuses, d’anxiété pour ses patients, mais plus que tout de foi.

" Jusqu’à la fin, j’étais dans le doute, si je quittais ou non. Tourmenté comme j’étais par l’hôpital, la question des patients, les consultations et plus que tout, retenu par mes problèmes de vision, j’étais hésitant. Mais l’insistance de mes sœurs me parlait comme des voix d’anges. J’aurais pu retarder le voyage et aller à Lourdes et Paray-le Monial, mais je ne pensais pas cela quand mes bons amis, les professeurs Bottazzi et Quagliariello, mes futurs compagnons de voyage, m’ont fait avoir mon passeport et mes billets de train. J’eu l’inspiration de quitter, alors que j’étais aux pieds de la Sainte Vierge du Carmel, à l'église de Ste-Thérèse près du Musée [S.Teresa al Museo], une église riche de tant de souvenirs d’enfance… ".

Le 18 juillet 1923, il part. À Rome, il prie à l’église de Jésus [Chiesa del Gesù], durant les Quarante-Heures, et le 19 juillet, il arrive à Turin par train.

" 20 juillet 1923 (vendredi). À 6h30 a.m., je vais à l’église Saint-Charles des Pères Servites , pour écouter la messe (en réalité deux!) et je reçois la Sainte Communion… Vierge Marie, vous savez que j’ai décidé de faire ce voyage même si j’ai perdu ma joie de vivre. La vie n’est rien sauf un devoir pour moi maintenant, vous recueillez mes faibles forces pour faire un apostolat. La vanité des choses, mon ambition me distrait peut-être trop et me fait paraître plus intelligent et fort en science que je ne le suis réellement. Les souvenirs des joies et des peines de ma famille me permettent de m'abandonner encore plus dans cette prière à Dieu . "

Edimbourg

Le 21 juillet, il arrive à Edimbourg, il demeure chez les Nasmyths et son journal s’arrête ce jour.

Le professeur Quagliariello, son compagnon de voyage, nous fait savoir qu’en premier, Moscati avait quelques problèmes avec son anglais, mais après quelques jours, il pouvait parler couramment, alors il pouvait tenir de longues conversations.

Et, en ce qui concerne ses hôtes, il note qu’ils sont surpris par " comment rapidement, il avait maîtrisé la langue, par le profond sens artistique et historique qu’il démontre en visitant les beautés d’Edimbourg, par la richesse et la variété de sa conversation ".

Et Quagliariello continue : " Malgré son humilité, il se montre à ses hôtes tel qu’il est, un homme exceptionnel d’esprit et de cœur, et ils ont le plus grand soin et les attentions les plus particulières pour lui, ils mettent leur automobile à sa disposition, ils arrangent pour lui un voyage à Melrose pour visiter la maison de W. Scott, qu’il avait mentionné avec grande sympathie, et ils lui demandent de visiter un petit neveu qui souffrait d’une malformation cardiaque, maladie déjà diagnostiquée par les médecins les plus réputés d’Edimbourg et de Londres.

Je devins un invité secondaire et je profitais indirectement des attentions particulières données à mon ami, mais cette fois, je ne me sentais pas humilié, mais je trouvais cela parfaitement naturel et j’étais content de cela.

Même à Edimbourg, il ne s’occupait pas beaucoup de la réunion scientifique, il participe, si je me souviens bien à seulement une fête en l’honneur du professeur Schafer, de qui, il admire la contribution fondamentale à la connaissance des glandes endocrines, et à la cérémonie solennelle tenue pour le diplôme honoraire du professeur Bottazzi, cérémonie qui lui a causé un grand plaisir vu que c’était en l’honneur d’un de ses amis et professeurs, et pour la considération apportée à toute la science italienne.

Il passe sa journée en visitant les hôpitaux parce qu’il veut voir leur organisation, et dans chaque hôpital, il recherche les patients italiens et leur dit quelques mots de réconfort, de foi et même parfois, leur donne une aide économique".

Fait remarquable : un appel des Pères Jésuites d’ Edimbourg, qui l’invitent pour un repas. Il dit en écrivant à sa famille à ce sujet, le 28 juillet 1923:

"À treize heures, hier, j’ai dîné avec les Pères Jésuites et j’ai amené avec moi, Quagliariello. Nous avons été reçus comme des princes. Il y a des Pères très zélés pour le catholicisme en Angleterre; parmi eux, le Père Agius, qui était un docteur, est extraordinairement intelligent et il a fait une critique aux résultats des études modernes de psychoneurologie d’une manière très effective. Les Jésuites ont une très jolie maison. L’église, comme toutes les église catholiques en Angleterre, est une grande bâtisse avec peu de peintures . Nous pouvons voir que nous sommes dans une région non-catholique."

La rencontre a été plus tard décrite par le docteur Quagliariello : " En quittant Naples, il a reçu du Père Jollain, de la Compagnie de Jésus, une lettre pour le Père Nicholson. Il le cherche, il ne l’a pas trouvé, mais il est resté en contact avec les Pères de la Compagnie [Jésuites] qui, en même temps, appréciait ses vertus exceptionnelles, et ils ont tant insisté pour qu’il vienne à leur maison pour le dîner du lendemain, qu’il n’a pu refuser, mais il m’a amené avec lui.

Église catholique italienne à Londres

Nous avons trouvé plusieurs éminents activistes catholiques d’Edimbourg et lui, avec ses vastes connaissances de la question religieuse en Angleterre et sa simple conversation, jamais vaine, avec la précision de son jugement, conquiert l’admiration et la sympathie de tous. Parmi les personnes présentes, le docteur Zanasi l’invite à visiter deux de ses patients italiens et il a accepté. Le jour suivant, écrivant à sa sœur et mentionnant ces deux visites, il écrit : "C’est très facile d'améliorer le diagnostic" et alors il dit, comme s’il s’était repenti d’avoir magnifié sa propre expérience : "Du moins, c’est ce qu’il me semblait".

A Edimbourg, il a aussi visité le château, les vestiges de l’abbaye Holy-rood et l’église gothique de Saint-Gilles. Trois jours plus tard, il quitte pour la France.

Londres

Nous avons déjà dit que Moscati dans son voyage écrivit plusieurs lettres : il y en a treize, neuf d’Angleterre et quatre de France. Dans ces lettres, il donne ses impressions, souvent, il décrit ironiquement quelques épisodes et il exprime des jugements positifs ou négatifs.

En fait, il n’était pas très enthousiaste au sujet de Londres : ça lui paraissait une "métropole sans limites mais uniforme, obscure". Mais très vite, il ajoute que " L’abbaye de Westminster est un exemple superbe de temple gothique " et qu'elle a " une grande importance historique et symbolique pour les Anglais". Il dit aussi que la ville " contient des trésors infinis: le Musée britannique a beaucoup de momies, d’exhibits grecs, romains et italiens. Je voulais trouver, malgré l’opinion de mon ami, la fameuse pierre Rosette (1) et je l’ai trouvée, pour la joie de tous. Il y a la frise du Parthenon (merveilleux!). Je voulais aussi voir les objets de bronze qui avaient été trouvés dans la région de Mirabella, mais je n’ai pas été capable de les trouver (2).

La Galerie nationale détient La Vierge aux Rochers (Leonardo), plusieurs Rubens, Van Dick : Flemish et les peintres italiens sont toujours la joie et la gloire des galeries de peinture dans le monde! Sargent est un merveilleux peintre anglais (selon quelques critiques modernes, il est américain). Ses portraits ont un pouvoir stimulant ".

Au sujet de Londres, il dit aussi qu’avec Gaetano Quagliariello, il a trouvé une église italienne.

" Quand je me suis approché - écrit-il à sa famille, le 23 juillet 1923 – d'un mendiant pour lui demander à quelle heure le service serait en anglais (c’était dimanche), il répondit : "Signurì, a l’otto" ("à huit heures, monsieur"). C’était un vieux napolitain. Dans le confessionnal, il y avait un Père de la "Pieuse Société des Missions", qui m’a dit qu’à Londres, il y avait 150 églises catholiques.

En sortant de l’église, je rencontrais une vielle dame avec une robe étrange et je lui ai demandé: "Êtes-vous italienne?" – "Oui, Monsieur, je suis de Ravello" – "Que faites-vous ici?" - "Ici, je dois désormais rester jusqu'à ma mort, je vend des fruits." Et il poursuit: "Les fruits et les fleurs sont magnifiques à Londres et Edimbourg. La maison de mon ami est pleine de belles fleurs, (hydrangées énormes, géraniums délicieux, campanules), c’est plein de beaux tableaux, et de tapis, cadres, etc."


Notes

1. La pierre Rosette est un fragment de stèle découvert en 1799 dans le Nord de la ville de Rosette, sur le delta du Nil. Un épigraphe est gravé dessus en trois langues différentes et qui est à l’origine du déchiffrement des hiéroglyphes de J.F. Champollion.
2. Mirabelle Eclano, près d’Avellino, est l’ancienne ville Aeclanum, une importante municipalité romaine sur la Via Appia. Les Moscati y avaient une propriété sur laquelle plusieurs objets de bronze ont été trouvés, donnés par la suite au Musée britannique, jamais trouvés par Moscati.


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